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Lucie Jean

A participé à:
  • Masterclass - 2019 - session #1

Collines charbon

Depuis une dizaine d’années, je réalise qu’un fil s’étire et se ramifie, s’impose, entre mes différentes réalisations artistiques, un fil de suie.  La même année, que mon travail Pluie noire (Kuroï ame, 黒い雨)1 réalisé au Japon, un hasard m’amène sur une terre défigurée, une forêt de pins tout juste incendiée, au Nord de la Corse. J’ère au milieu des squelettes d’arbres brûlés, sur ce sol de cendres, conjurant mes émotions contradictoires, fascination et terreur.

Car ressurgit alors le souvenir d’une violente expérience d’un incendie, dans le piège de mon immeuble en feu. Au-delà du traumatisme personnel, c’est le face à face avec un mur de fumée en place de ma porte, sans échappée possible, un instant vif et absolu de conscience de sa propre mort, à partir duquel ma perception de la réalité s’est infimement désorientée.  Et de là ma perception du paysage. Questionnant en effet essentiellement les notions de paysage depuis de nombreuses années et de l’intervention de l’homme sur la nature, je réalise que c’est à la matière-même du paysage que je désire accéder. Ainsi, au-delà d’être simplement contemplative et/ou documentaire, mon approche artistique se détermine selon une conception philosophique proche du matérialisme, pour laquelle la matière construit toute réalité.

Il ne s’agit pas seulement de documenter à travers le filtre de mon regard, le visage d’un paysage à l’instant T, mais de traverser celui-ci pour accéder à ce mouvement infini de la matière. Qui, s’il reste en partie nécessairement naturel, ne l’est plus seulement : les actions de l’homme sur son environnement n’arrêtent pas d’accélérer une altération de la nature, une détérioration du paysage, une véritable évaporation du vivant, concrètement, à la destruction d’éléments essentiels de vie sur Terre.  Hélas, l’actualité rattrape désormais mon projet.  A ce prélude en Corse, s’ensuivront d’autres volets sur d’autres terres et forêts incendiées (que ce soit avec un guide forestier du Conservatoire du Littoral du Var ou lors d’une résidence au nord de Valencia), dans des temporalités différentes par rapport aux incendies, je n’ai de cesse de prolonger ce projet, de lui apporter de nouvelles branches en parcourant d’autres territoires, mais aussi en travaillant d’autres matériaux que la photographie (céramique, bois), différentes techniques (raku, yakisubi 焼き杉). Une installation globale, photographique et sculpturale, prend forme créant un ensemble de pièces entrant en écho et composant une constellation2 photographique et sculpturale : Collines charbon.

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